5. PRÉPARATIFS
— « Tome VI » ?
Par modestie, Mata Hari a signé du nom de l’initiateur du projet : Edmond Wells.
— « Nous ne sommes que le fil rassemblant les fleurs du bouquet…», rappelle-t-elle.
Je relis le fragment.
— « Retranscription de mémoire du Tome III » ?
— J’ai fait de mon mieux, l’important c’est de garder l’esprit et l’idée.
Je referme le précieux ouvrage, rassuré qu’elle ait veillé à ce que notre savoir ne soit pas perdu.
— Quelle heure est-il ?
Mata Hari consulte l’écran de son ankh.
— Il nous reste encore un bon quart d’heure.
Elle sort de sa besace un paquet de cigarettes et une boîte d’allumettes. Elle en allume une et m’en tend une autre.
Jadis quand j’étais mortel j’étais médecin et j’abhorrais ce genre de poison encrasseur de poumons. Mais les circonstances sont suffisamment exceptionnelles pour que je passe outre.
— La cigarette du condamné ?
— La cigarette d’après l’amour, corrige-t-elle.
J’aspire une grande bouffée qui me déclenche une quinte de toux.
— J’ai perdu l’habitude.
Elle vient se nicher contre moi.
— Je t’aime, chuchote-t-elle.
— Pourquoi ?
Elle frotte son nez contre le mien et me nargue.
— Peut-être parce que tu es… aimable. Tu es le type le plus angoissé, le plus faiblement charismatique que j’ai rencontré, le type qui a le moins de confiance en lui et le plus gaffeur, mais après tout c’est toi le seul qui a tenté d’escalader la montagne pour essayer de rencontrer Zeus. Tu as osé.
Je sursaute.
— Mais je n’ai pas fait qu’essayer, je lui ai vraiment parlé.
Elle esquisse un geste affectueux, comme on le ferait avec un enfant menteur.
— C’est ton côté rêveur.
— Non, ce n’était pas un rêve, j’ai vraiment gravi la montagne jusqu’à son sommet et j’ai vu ce qu’il y avait là-haut.
Je la saisis par les épaules pour qu’elle me voie bien de face.
— Crois-moi !
— Ils nous ont dit que…
— Il ne faut pas écouter ce qu’Ils disent. Ils nous manipulent.
Je ne sais par où commencer.
— Tu penses qu’il m’est arrivé quoi ?
— Tu as dérobé le cheval ailé d’Athéna, tu t’es un peu élevé sur la montagne, puis ta monture t’a éjecté. Tu as ensuite été capturé par la police des centaures. Ils t’ont enfermé en prison une semaine durant pour te punir de ton audace. Ils t’ont relâché aujourd’hui pour que tu puisses participer à la Finale.
— Non, ce n’est pas ce qui s’est passé.
Elle me dévisage, incrédule.
— C’est quoi ta version alors ?
— Ce n’est pas ma version. C’est la vérité. Je suis vraiment monté là-haut, et nul ne m’a arrêté. De toute façon là où je suis allé aucun centaure, aucun griffon ne peut monter.
Je rallume une cigarette.
— Nous avons combien de temps ?
Elle s’assoit sur mes genoux, face à moi.
— Dix minutes. Cela nous laisse un peu de temps. Raconte ta version.
Je ferme les yeux pour bien me remémorer tout ce qu’il s’est passé.
— Eh bien…
J’aspire goulûment la fumée âcre, la sens entrer dans ma chair et la détendre tout en la polluant.
— Avec Pégase nous hissant vers le sommet, nous avons longtemps pris de l’altitude. C’est la pluie qui m’a contraint à atterrir. Ce fichu cheval ailé craint les gouttes et redoute l’orage. J’ai donc poursuivi seul l’ascension. Sur un premier plateau recouvert d’une forêt, j’ai trouvé une chaumière avec à l’intérieur Hestia, la déesse du Foyer. Elle m’a conjuré de revenir sur mes pas mais je ne l’ai pas écoutée.
— Ne te perds pas dans les détails.
— Je suis arrivé à un deuxième plateau recouvert d’un désert jaune. Là je me suis retrouvé face au Sphinx qui gardait un goulet rocheux. Il m’a soumis l’énigme : « Qu’est-ce qui est mieux que Dieu et pire que le diable…»
— Je sais, la grande énigme qui empêche tout le monde d’approcher du sommet.
Mata Hari ferme les yeux et récite par cœur :
— « Qu’est-ce qui est mieux que Dieu, pire que le diable ? Les pauvres en ont et les riches en manquent et si on en mange on meurt. »
— J’ai trouvé la réponse.
— C’est quoi ?
— Rien.
Mata Hari fronce ses jolis sourcils, réprobatrice. C’est étrange comme les gens ne peuvent pas entendre la vérité. Comme le signalait Edmond Wells, « on ne peut offrir un cadeau que si on a préparé les gens à le recevoir. Sinon ils sont incapables de l’apprécier ».
— Je t’assure que c’est : « Rien. »
— Pourquoi tu ne veux pas me donner la réponse ? Nous sommes ensemble. Tu ne dois plus rien me cacher maintenant.
— La réponse est : « Rien. »
Edmond Wells disait aussi : « Ils entendent mais ils n’écoutent pas, ils voient mais ils ne regardent pas, ils savent mais ils ne comprennent pas. »
Simple problème d’attention.
— « Rien » n’est mieux que Dieu. « Rien » n’est pire que le diable. Les riches manquent de « Rien ». Les pauvres ont « Rien ». Et si tu ne manges « Rien » tu meurs.
Mata Hari ne semble pas convaincue.
— Et cela signifie quoi, au juste ?
— Peut-être que : si Dieu se définit comme étant « Tout », ce « Tout » n’existe que par son opposition, c’est-à-dire : Rien.
Elle marque son incompréhension. Je poursuis donc :
— C’est « ce que tu n’es pas » qui définit a contrario « ce que tu es ». Connaître ton contraire est la meilleure manière de savoir qui tu es. Et le contraire de Tout c’est… Rien.
Mata Hari change de position et s’assoit en tailleur à même le sol. Je m’assois face à elle.
— Tu as réellement rencontré le Grand Zeus ?
Je hoche la tête.
Son regard a imperceptiblement changé.
— Tu mens !
J’avais oublié le pouvoir de l’évocation de Zeus. Il est vrai que si quelqu’un m’avait annoncé être parvenu à rencontrer Zeus, j’aurais eu du mal à le croire.
Elle me prend par les épaules.
— Toi, Michael Pinson, tu serais monté au sommet de la montagne et tu « L’ » aurais vu en face ?
— Je te l’affirme.
— Tu as des preuves ?
— Je suis désolé, je ne redescends pas du sommet avec en souvenir les Tables de la Loi comme Moïse. Je n’ai pas un corps auréolé de lumière, et je ne guéris pas les écrouelles par simple imposition des mains. La rencontre avec Zeus ne m’a pas changé. Pourtant je te jure que je l’ai vu comme je te vois.
— Et je suis censée te croire comme ça, sur ton simple témoignage ?
Elle ne me croira jamais.
— Je ne t’y oblige pas.
Elle entortille une mèche de ses cheveux bruns autour de ses doigts.
— Alors, raconte, « IL » est comment d’après toi ?
— Il est grand. Très grand. Très impressionnant. Peut-être 5 mètres de haut. En fait il est exactement comme nous l’avons tous imaginé. Il a une barbe blanche. Une toge lourde comme des doubles rideaux. Il a une voix grave et puissante. Il tient la foudre au creux de sa main.
— Tu es sûr que ce n’est pas quelqu’un qui aurait pris son apparence justement pour se moquer de toi ? Il y a beaucoup d’entités qui ont des talents de mimétisme ici. S’il suffit de mettre une toge blanche et de parler en imitant un baryton pour se prétendre roi de l’Olympe…
— Je l’ai vu dans son palais avec les cyclopes qui l’entourent.
— Tes sens ont pu te tromper.
Elle me jauge encore, puis, conciliante, déclare :
— C’était LUI l’œil géant dans le ciel ?
— Il est polymorphe. C’était lui l’œil géant mais aussi le lapin blanc, le cygne blanc, etc. Il peut se changer en n’importe quoi.
— Et LUI, il t’a vu ?
— Bien sûr.
— Et tu LUI as parlé ?
Elle prononce le IL et le LUI avec beaucoup de respect.
— Au début je n’y arrivais pas. J’étais trop ému. Il m’a imposé une épreuve et j’ai combattu…
— Contre un monstre ?
— Pire. Contre moi-même.
Je sens un regain de scepticisme chez ma compagne.
— En fait j’ai affronté un reflet de miroir incarné.
Elle plie les genoux sous ses fesses, comme une élève studieuse écoutant une leçon bizarre.
— Donc IL t’a demandé de lutter contre toi-même et… ?
— J’ai gagné. Puis il m’a forcé à jouer contre mon peuple.
— Contre les hommes-dauphins ?
— Il voulait m’éprouver avant de m’offrir SA vérité. Il voulait savoir si j’étais prêt à sacrifier ce que j’avais de plus cher.
Cette fois elle semble accorder un peu plus de crédit à mon récit.
— Arrête de te perdre dans les détails. Alors c’est quoi SA vérité ?
— Zeus est admiratif des mortels parce que ceux-ci créent des œuvres qu’il n’a même pas imaginées.
Elle me presse de poursuivre.
— Il m’a fait visiter son palais. Il a des musées, il observe et guette les plus belles créations humaines.
— C’est ainsi que s’occupe le roi de l’Olympe ? Une sorte de… voyeur ?
— Loin de répondre à la somme de mes interrogations, la rencontre avec Zeus n’a fait que m’ouvrir un immense champ de nouvelles questions. Surtout que j’ai découvert le secret de son palais.
— Arrête de faire ton mystérieux.
— J’ai ouvert une fenêtre close à l’arrière de la salle principale de son trône. Et là j’ai discerné…
— Quoi ?
— … Il existe une seconde montagne, plus haute encore, plus loin, mais que la première dissimule. Et au sommet de cette deuxième montagne il y a une lueur.
— La même que celle de la première montagne ?
— En fait la lueur que nous apercevons ne vient pas de la première montagne mais de celle qui est derrière et qui la surplombe.
Elle marque sa surprise.
— Une autre montagne plus élevée ?
— Oui, plus à l’est d’Aeden. Zeus a fini par reconnaître qu’il y a quelque chose au-dessus de lui, une entité plus puissante que lui. Zeus ignore de qui ou de quoi il s’agit vraiment. Il observe lui aussi la lueur sur la deuxième montagne.
— Pourquoi IL ne monte pas voir ?
— Il prétend qu’un champ de force en cerne la cime. Seul le vainqueur du jeu de divinité pourra le franchir.
Mata Hari reste dubitative.
— C’est le dernier et le plus grand Mystère, reconnais-je.
— À quel niveau se définit Zeus dans l’échelle des consciences ?
— Il se définit comme un être de niveau de conscience « 8 », le 8 représentant la forme de l’infini. D’ailleurs il faudra que tu complètes l’Encyclopédie. Après le 7, l’élève dieu, le 8.
Mata Hari hésite, puis prend l’Encyclopédie et un crayon et note la suite du fragment sur mon indication.
— Et comment il nomme l’entité qui le surpasse ?
— « 9 ».
L’ex-espionne néerlandaise retient son crayon.
— Il faut me croire. Je n’ai pas pu inventer un tel souvenir. Je l’ai réellement vécu, affirmé-je.
— Pour toi c’est quoi un « 9 » ?
— Une spirale, inverse de celle du 6, de l’ange. De l’amour qui, au lieu de monter, descend. Du ciel vers la Terre. Une spirale qui tourne et fait prendre la mayonnaise.
— Le 9…, articule-t-elle comme pour essayer d’apprivoiser cette nouvelle notion.
— Pour moi c’est le Créateur de l’Univers.
— Alors le gagnant de la partie aurait accès à la rencontre avec ce fameux 9 ?
— Plus que cela même. Selon Zeus cette promotion serait différente de toutes celles qui l’ont précédée… Il pense que le gagnant ne fera pas que gagner cette partie. Il pourrait accéder au niveau supérieur et devenir lui-même le nouveau 9 qui règne sur tous les mondes.
Mata Hari, cette fois, ne me croit plus du tout.
— Et IL tient cela d’où ?
— D’un message reçu de la montagne. Selon lui le Grand Dieu serait fatigué et voudrait abandonner. C’est pour cela que l’enjeu de la partie qui va se dérouler dans les prochaines minutes est aussi crucial. Nous devons gagner sinon…
Mata Hari se mange la lèvre.
— Je ne t’ai pas tout dit. Ici aussi pendant tes pérégrinations il y a eu des… incidents, dit-elle.
— Je t’écoute.
— Ton peuple, enfin le peuple des dauphins, a connu des drames. Beaucoup de drames. Il est désormais en grande difficulté.
— Mon peuple est forcément toujours vivant… sinon je ne serais pas là.
— Certes. Il a survécu comme il a pu à travers les siècles, mais il s’est réduit, dispersé, éparpillé. Georges Méliès et Gustave Eiffel ont recueilli quelques rescapés des différentes épreuves qu’ils ont subies.
— Du moment qu’il en reste, je jouerai la partie pour gagner.
— Ça ne va pas être facile. Les tiens sont tellement habitués à être persécutés que, se retrouvant chez ces nouveaux peuples hospitaliers, ils ont préféré s’assimiler pour mieux se fondre dans la population locale.
Ils ont renoncé à leur religion pour prendre celle de leurs hôtes. Moi-même et Édith Piaf nous en avons accueilli et protégé un grand nombre mais là aussi tes hommes-dauphins ont choisi d’abandonner leurs traditions et leurs différences.
Elle doit exagérer.
— Je jouerai avec ceux qui ne se sont pas complètement assimilés.
— Vois-tu, beaucoup parmi les tiens qui ne se sont pas encore convertis ont le sentiment que… enfin…
— Quoi, encore !
— Que leur dieu les a… abandonnés.
Des trompettes résonnent en provenance de l’arène de l’Amphithéâtre.
Nous nous hâtons. Je me souviens que quand je l’avais laissée, Terre 18 présentait l’aspect de Terre 1 à l’époque de la Rome antique.
L’ensemble de l’humanité de Terre 18, après une période de règne de l’Empire des aigles, opérait un glissement progressif en direction de la barbarie. Sept jours ont passé, je suis curieux de savoir où ils en sont maintenant et quels sont leurs leaders.